"Quand je le vois gagner, c'est comme si c'était moi" : pourquoi certains coureurs se dévouent autant pour leur leader

“Quand je le vois gagner, c’est comme si c’était moi” : pourquoi certains coureurs se dévouent autant pour leur leader

Au sommet de Peyragudes, Fabio Jakobsen s’effondre sous le regard de ses coéquipiers. Le Néerlandais a franchi la ligne avec 16 minimes secondes d’avance sur la limite des hors-délais, mercredi 20 juillet. Sur ce Tour de France, le sprinteur s’écrase contre chaque pente qui s’offre à lui, et doit se demander chaque soir sur l’oreiller à quoi bon continuer.

Mais il persiste, et franchit chaque jour de justesse l’arrivée, harangué par ses équipiers. Ces derniers n’ont pas d’autre mission que de l’amener à l’étape du lendemain, quitte à échouer avec lui. Il n’est ici plus question depuis longtemps d’ambitions personnelles pour eux.


Pourtant, certains au sein de l’équipe pourraient légitimement s’imaginer remporter une étape sur ce Tour. Mais ils acceptent leur sort, avec plaisir. Au sein du peloton, des coureurs capables de gagner préfèrent se jeter corps et âme au service d’un leader. C’est le cas de Daniel Oss, l’ange gardien d’un certain Peter Sagan depuis leurs premières années professionnelles chez Liquigas en 2010. “Un jour, Peter Sagan est arrivé, et j’ai compris qu’il allait devenir un immense champion. C’est formidable de le côtoyer durant ma vie de cycliste, car il m’a laissé le choix de faire partie de quelque chose de plus grand”, dévoile le coéquipier du Slovaque chez TotalEnergies.

L’arrivée dans une équipe d’un coureur au talent rare oblige chacun à réfléchir à sa position, et à faire des choix : accepter ou partir. “Il y aura toujours un mec qui aura des capacités intrinsèques meilleures que les tiennes. Se mettre au service d’un leader, c’est génial. On ne te demande pas son exigence, mais par contre tu restes tout le temps avec lui”, explique notre consultant Yoann Offredo. “J’ai beaucoup gagné étant jeune. Après quelques années, tu comprends ta place, ce que tu peux accomplir ou non”, enchaîne Daniel Oss, qui a quitté cette 109e édition après avoir percuté un spectateur sur les pavés. 

Certains coureurs, comme le champion du monde Michal Kwiatkowski, devenu principalement lieutenant chez Ineos Grenadiers, Michael Morkov, le lanceur de bolides chez Quick-Step, ou encore le Belge Dries Devenyns, qui a même refusé par amitié de concourir contre Julian Alaphilippe aux championnats du monde, sont d’autres exemples de cette notion de dévouement si chère au cyclisme.

Dries Devenyns et Julian Alaphilippe après sa victoire lors de la 1ere étape du Tour de France 2021. (THOMAS SAMSON / POOL)

Dans cette trajectoire de carrière, comment alors choisir le coureur alpha à choyer ? Tout démarre par l’impression dégagée. “C’est important d’avoir un leader charismatique, qui reconnaisse le travail des équipiers”, explique Yoann Offredo, suivi par Maxime Bouet, ancien leader devenu équipier de Nairo Quintana chez Arkéa-Samsic. “Il y a quelque chose en Nairo qui est un peu magique. Vous êtes autour de lui et vous sentez une certaine aura”, racontait le grimpeur sur le plateau de l’émission de France Télévisions “Vélo club” samedi.

“Peter Sagan est le coureur le plus charismatique du peloton. Il y a quelque chose que j’adore chez lui : ce n’est pas un menteur, il ne joue pas un rôle. Parfois il est drôle, parfois il est fou, mais il est toujours professionnel.”

Daniel Oss, coureur chez TotalEnergies

à franceinfo: sport

Pour que ce dévouement puisse durer, la reconnaissance du leader est essentielle pour ces hommes de l’ombre indispensables à n’importe quelle victoire. “Il faut avoir un leader qui puisse mettre en avant ses coéquipiers. Ils le font dans les interviews, mais aussi financièrement, avec le partage des primes. Souvent, l’ange gardien fait chambre avec son leader, donc il y a un lien qui fait qu’on partage tout, sauf le podium”, explique Offredo.

Souvent le dernier à accompagner Peter Sagan dans les arrivées au sprint, Daniel Oss savoure à chaque fois les bouquets de son sprinteur aux 121 victoires chez les professionnels. “On souffre en même temps, c’est difficile de gagner des courses, de faire le boulot. Quand je le vois gagner, c’est comme si c’était moi !”, déclare celui qui a protégé le Slovaque sur huit de ses 14 années professionnelles. Mais être un bon leader n’est pas donné à tout le monde. Le talent et les victoires ne font pas tout.

“Tu as des leaders, ils sont nuls à c****, ils ne savent pas faire. Et d’ailleurs, ils ne durent pas dans le temps. Alors que les mecs qui arrivent à fédérer autour d’eux, qui arrivent à motiver les troupes, c’est hyper important.”

Yoann Offredo, ancien coureur

à franceinfo: sport

L’ancien baroudeur de la Française des jeux (FDJ) se remémore une anecdote qui image le concept. “Quand Marc Madiot [le manager] nous donne notre contrat à la FDJ lors de son briefing au début de l’année, il y a du foin avec deux ânes : l’un le tire d’un côté, l’autre de l’autre côté. Puis on met les deux ânes du même côté, on tire ensemble, et on arrive à ramener le foin de notre côté”, se souvient Offredo. “Le vélo, c’est exactement ça : on doit tirer du même côté. L’idée, c’est avant tout de faire briller l’équipe et les sponsors qui nous donnent de l’argent pour vivre de notre métier”, rappelle le consultant.

Peter Sagan (à g.) et Daniel Oss se congratulents lors du Tour d'Italie 2021. (FABIO FERRARI / POOL)

Pas de frustration, donc ? Vraiment ? Tous considèrent leur place comme une chance plutôt qu’une rétrogradation. Signe que le dévouement n’est pas un vain mot pour ceux qui donne tout pour la gloire d’un seul. “Ce n’est pas dur de sacrifier mes ambitions pour Sagan. Bien sûr, si l’opportunité se présente, je peux obtenir des résultats. Mais sur les grosses courses, Peter est Peter. C’est un gagnant, il mérite d’avoir la meilleure équipe pour gagner. C’est très dur de gagner aujourd’hui, nous devons mettre toute l’aide disponible pour un but précis. Mais un seul peut gagner. Et cette personne, c’est Peter”, développe Daniel Oss.

Aucun remord non plus pour Maxime Bouet. “J’éprouve vraiment un très grand plaisir à être équipier de très grands champions, comme Warren [Barguil], Nacer [Bouhanni], Nairo [Quintana], Julian [Alaphilippe] ou [Michal] Kwiatkowski. C’est une force mentale de se muer en équipier et de faire un travail sur soi-même. Je prends de l’âge et de la bouteille, je n’ai plus les capacités pour remporter une très grosse épreuve mais je sais que je peux apporter d’autres choses au groupe”, analyse le coureur de la formation bretonne.

A 35 ans, Maxime Bouet est l'archétype du coéquipier modèle. Arrivé en 2017 chez Arkéa-Samsic, il se livre sur son quotidien aux côtés de ses leaders Nairo Quintana et Warren Barguil. Le Français confie notamment rouler avec une côte cassée depuis le Danemark.

Le lien entre un leader et son ange gardien peut être tel que la séparation leur fait comprendre le besoin réciproque. “Chez Bora-Hansgrohe en 2018, Peter me voulait auprès de lui en compagnie de Maciej Bodnar et son frère Juraj. Peter a créé un groupe en lequel il croit, en course mais aussi en dehors. Il aime passer du temps avec nous, pas uniquement pendant les courses, mais aussi dans la vie”, sourit l’Italien Daniel Oss. “Etre un bon équipier, c’est mieux qu’être un mauvais leader”, résumait Laurent Jalabert samedi dans l’émission “Vélo club”. Beaucoup de coureurs du peloton ont intégré l’idée, mais certains en ont même fait un sacerdoce.


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