Tour de France : est-ce que les coureurs s'ennuient (comme vous) lors des étapes de plaine ?

Tour de France : est-ce que les coureurs s’ennuient (comme vous) lors des étapes de plaine ?

“Je ne dors jamais l’après-midi. Seule exception : quand il y a une étape de plaine au programme du Tour de France.” On s’excuserait presque d’avoir tiré Janez Brajkovic de sa sieste. Le Slovène, ancien coéquipier de Lance Armstrong, puis leader de l’équipe Astana, a roulé sa bosse sur les routes de l’Hexagone. Retraité depuis peu, il n’en continue pas moins de suivre l’actualité du cyclisme. Mais pour ce Rodez-Carcassonne de transition programmé dimanche 17 juillet, il va mettre son réveil vers 16h30. “C’est sûr que ce ne sont pas les étapes de plaine qui te donnent envie de devenir coureur”, sourit Stéphane Rossetto, recordman des kilomètres passés dans une échappée lors de l’édition 2019. “Mais tu as signé pour ça. Ça fait partie du métier.”

Les longues lignes droites dans les champs sur des étapes de plus de 200 km peuvent être vécues très différemment selon le rôle de chaque coureur au sein d’une équipe. Prenez Axel Domont, lieutenant de Romain Bardet lorsqu’il évoluait chez AG2R : “Si je m’ennuyais sur le Tour ? Mais je n’avais pas le temps pour ça ! Même sur un Châteauroux-Tours au fin fond de la Beauce, vous avez toujours du monde sur le bord de la route. Les gens viennent avec des poussettes, laissent leur chien traverser la route, ont parfois un peu trop fait la fête… Je m’en serais voulu à tout jamais si Romain avait chuté alors que je discutais à l’arrière du peloton.” Même pour un baroudeur comme Stéphane Rossetto, aujourd’hui dans l’équipe Auber 93, le peloton n’est pas tout à fait le dernier endroit où l’on cause : “Il y a tellement de bruit ! A cause du public, essentiellement. On n’entend plus les coups de frein à l’avant du peloton. Il faut rester sur le qui-vive, tout le temps.”

Voilà pour les bons élèves. Car, dans le fond de la classe, quand l’échappée est partie, maintenue sous contrôle par un peloton en goguette, il y a moyen de tuer le temps. “On fonctionne un peu en mode pilotage automatique, décrit Romain Feillu, éphémère porteur du maillot jaune en 2008. Vous voyez un chauffeur de taxi parisien qui roule naturellement pare-chocs contre pare-chocs sur la place de l’Etoile ? C’est un peu comme ça dans le peloton.” Au point de pouvoir admirer l’Arc de Triomphe, ou plus généralement le paysage ? “On passait devant le château de Versailles à 65km/h, se souvient le coureur américain Christian Vande Velde auprès du site SB Nation. Un type me le montre du doigt. Je suis estomaqué : ‘Waouh ! c’est incroyable !’. Et juste à ce moment-là, il y a un type qui se gamelle dans le fossé, juste devant moi. C’est la dernière fois que j’ai regardé le château.”

Le peloton n’est définitivement pas le meilleur endroit pour une vue imprenable sur ces chapelles cisterciennes qui ont l’air si engageantes filmées depuis l’hélicoptère. “Il m’est déjà arrivé d’être au milieu d’un peloton qui longe la mer et de ne pas voir un centimètre de la grande bleue”, sourit Romain Feillu, 1,74 m tout de même.

Le peloton du Tour de France au milieu des champs de tournesols, lors de l'étape reliant Carcassonne à Quillan, le 10 juillet 2021. (CHRISTOPHE ENA / AP / SIPA)

Ce n’est pas pour ce qu’on y voit, mais pour ce qui s’y dit, que l’arrière du peloton demeure un spot stratégique quand les coureurs expédient les affaires courantes. “C’est là que l’on apprend les dernières rumeurs sur ce qui se passe dans les autres équipes. Le cœur battant de ‘Radio Peloton'”, sourit Thomas Boudat, deux Grandes Boucles au compteur. Sur les routes menant de Rodez à Carcassonne vendredi, c’est tout juste si certains coureurs n’auront pas quelques exemplaires de leur CV glissés dans leur musette, la saison des transferts débutant juste après le Tour, comme le rappelle L’Equipe. “Bien sûr qu’il m’est arrivé de tâter le terrain pour un transfert pendant une étape de transition, sourit Janez Brajkovic. Le truc, c’était de faire savoir que vous aviez envie de changer d’air aux types qui ont beaucoup d’influence et de connexions dans le peloton.”

Quant à ceux qui ont encore un contrat douillet, attention à ne pas prendre du poids pendant l’étape. Car bien calé au milieu du peloton, sans donner un coup de pédale ou presque, le risque existe. “Sur ces étapes-là, on a tendance à manger tout son ravitaillement très vite”, reconnaît Mickaël Delage, ancien poisson-pilote du sprinteur français Arnaud Démare. Romain “Top Chef” Feillu est intarissable sur “les petits pains fourrés au Saint-Moret et à l’ananas” qu’il faisait venir de la voiture de son directeur sportif pour agrémenter ces étapes de morne plaine. “Quand on n’a pas le temps, quand l’étape est nerveuse, on passe directement aux gels énergétiques. Gustativement, ça n’a rien à voir.”

Pas de chips ni de cacahuètes à l’horizon, quand même. Mais certaines discussions de fond de peloton tournent au surréaliste. “Il m’est arrivé de comparer les conditions de mon prêt immobilier avec d’autres coureurs, raconte Romain Feillu, qu’on imagine presque avec ses dossiers étalés sur son guidon et le crayon à papier en main pour noter les bons tuyaux pour négocier un taux avantageux auprès de son assurance. “Ce n’était pas toujours aussi sérieux. Avec le camarade Pierre-Luc Périchon, avec qui je partage une passion pour Coluche, on a déjà refait plusieurs de ses sketchs, sur la selle.”

Le peloton du Tour de France sur la côte de Château-Châlon, dans le Jura, le 18 septembre 2020. (ALEX WHITEHEAD / SHUTTERSTOCK / SIPA)

C’est l’histoire de mecs qui se souviennent du bon vieux temps et… d’une diffusion partielle de l’étape, sur les coups de 15 heures. “Avant, le peloton ne mettait vraiment en marche que quand on entendait l’hélicoptère de la télé arriver, sourit Sébastien Chavanel, ancien sprinteur reconverti coach. L’époque des étapes de 300 km est révolue depuis le début des années 1990, et des cadors comme Peter Sagan n’hésitent pas à brocarder des tracés “chiants” quand on dépasse les 200 bornes. Forcément, les étapes plus courtes offrent moins de répit, regrette Sébastien Chavanel. “Aujourd’hui, on zoome, on drone de partout. Et tout ce qu’on voit, c’est que la plupart des gars tirent la tronche.” 

Pourquoi cette soupe à la grimace généralisée ? Sans doute parce que la pandémie de Covid-19 est passée par là et a changé la donne pour de nombreux coureurs. “Beaucoup des amis que j’ai encore dans le peloton me disent que la physionomie de ce genre d’étapes a changé, pointe Janez Brajkovic. Avant, on partait fort pour prendre l’échappée, et il y avait un temps de latence, avant que le peloton lance la chasse. Aujourd’hui, on démarre fort et on continue toute l’étape à ce rythme. La faute au Covid, qui a précarisé nombre de coureurs avec des contrats courts, un ou deux ans maximum. Chaque étape, même de transition, est l’occasion de sauver sa place.” Les moyennes horaires augmentent, année après année, pendant que les victoires des échappées se raréfient en plaine.

La première semaine est devenue très nerveuse, les étapes de montagne sont réservées aux leaders d’équipes… A se demander quand on aura le temps de s’ennuyer dans le peloton. “Au moins une étape sur chaque Tour de France”, tranche Janez Brajkovic. Une position assumée par la direction de course. “On ne peut pas demander aux coureurs d’être à 100% pendant 21 jours”, justifie sur RMC, Thierry Gouvenou, l’homme derrière le tracé du parcours. “Typiquement, au milieu de la deuxième semaine entre les Alpes et les Pyrénées”, illustre le coureur slovène. Ça tombe bien, c’est précisément notre Rodez-Carcassonne (202,5 km) du jour. Si vous ne programmez pas votre réveil à 16h30, pensez à guetter les mimiques des coureurs cachés au milieu du peloton. 


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