Tour de France: "Dès qu’il lève le cul de sa selle, c'est indescriptible", pourquoi le public aime autant Pinot

Tour de France: “Dès qu’il lève le cul de sa selle, c’est indescriptible”, pourquoi le public aime autant Pinot

Absent l’an dernier, Thibaut Pinot fait son grand retour sur le Tour de France, qui s’élance ce vendredi de Copenhague pour trois semaines de course. L’occasion pour lui de reprendre le fil d’une histoire inachevée, marquée à la fois par des journées noires et des moments de bonheur absolu. Surtout, le grimpeur de la Groupama-FDJ, remis juste à temps du coronavirus, retrouve un public à qui il a tant manqué et qui compte bien lui prouver que sa cote d’amour est toujours aussi forte.

Las Vegas. Ses dizaines de casinos scintillants, ses soirées en strip-club et son flot de touristes hystériques venus s’encanailler dans la ville du jeu. Le spot idéal pour mettre son cerveau sur off. C’est l’endroit choisi par Guy et sa bande de potes en ce mois de mai 2017 pour célébrer dignement l’enterrement de vie de garçon d’un des leurs. Tout est réuni pour que le séjour soit mémorable façon “Very Bad Trip”. Mais Guy a l’esprit ailleurs. Il ne peut s’empêcher de penser à ce qui est en train de se tramer à 10.000 kilomètres de là. Les machines à sous et les sosies d’Elvis ne lui font pas perdre le sens des priorités. Lui n’a qu’une envie: se poser devant le Tour d’Italie pour suivre les pérégrinations de son idole, un coureur franc-comtois qui n’a rien en commun avec la capitale mondiale de l’exubérance. “A 5h30, j’emmerdais les gars qui étaient dans ma chambre d’hôtel parce que je voulais voir où en était Thibaut Pinot et s’il avait les jambes pour enflammer la course, rembobine Guy. Les mecs me disaient: ‘Essaie de profiter deux secondes, ça commence à bien faire.’ Sauf que c’est ça être passionné.”

“Il ne laisse personne indifférent”

Rebelote quelques jours plus tard. Cette fois, place au mariage. Guy est témoin et sait qu’il doit assurer. Mais au même moment, le 20e acte du 100e Giro de l’histoire offre une passe d’armes aussi intense que crispante dans le climat étouffant de la Vénétie. Avec Pinot comme principal acteur. “Impossible de rater ça. Le mariage avait lieu sur une grande place, je me suis mis derrière des fontaines pour regarder l’arrivée tranquille. J’ai bien fait parce qu’il a gagné ce jour-là !”, se souvient Guy, qui a depuis lancé avec trois amis le “Collectif Ultras Pinot”, un compte Twitter à la gloire du leader de la Groupama-FDJ. Des anecdotes de ce genre, cet amoureux de vélo de 38 ans pourrait en raconter durant des heures. Il y a aussi cet autre mariage, décidément, où il a “fait peur à tout le monde” en criant sa joie sur le numéro réussi par Pinot lors de la 15e étape du Tour 2019, dans la montée vers le Prat d’Albis. “J’étais aux toilettes, sur mon téléphone, lorsqu’il se met à lâcher tout le monde. Même (Egan) Bernal! J’ai hurlé tellement fort que certains ont cru qu’on venait de m’attaquer au couteau. Je sais, ça peut paraître fou…” Qu’il se rassure, son cas est loin d’être isolé.

Lors des trois prochaines semaines, ils seront des milliers à poser des RTT et à prendre leur caravane pour aller encourager Pinot sur les bords de route. Pour son retour sur le Tour (1er-24 juillet), après avoir fait l’impasse l’an dernier, il peut s’attendre à ce que son nom soit le plus scandé par un public cocardier qui n’en peut plus d’attendre un vainqueur bleu-blanc-rouge sur la Grande Boucle depuis Bernard Hinault en 1985. En l’absence de Julian Alaphilippe, laissé à la maison par son équipe Quick-Step, seul Romain Bardet peut espérer rivaliser à l’applaudimètre. Il suffit d’interroger ses supporters et observer l’engouement suscité par ses récents résultats pour comprendre que la cote d’amour du Vosgien de 32 ans, remis juste à temps du Covid pour être au départ, est restée intacte. “Il a toujours la foule derrière lui. Et ce qui est fort, c’est qu’il rassemble toutes les catégories d’âges. Il ne laisse personne indifférent”, constate Philippe Mauduit, directeur sportif chez Groupama-FDJ.

Etat de grâces et souffrances

C’est en 2012 que le Haut-Saônois entre sans prévenir dans le cœur des Français. Un succès à Porrentruy au bout d’une cavalcade dans le Jura suisse alliant classe et courage, une dixième place d’un général dominé par le Britannique à rouflaquettes Bradley Wiggins : le voilà propulsé dans un autre monde. La suite est connue, jonchée de déceptions et d’états de grâce, de regrets éternels et de bonheurs suprêmes. Les deux faces d’un personnage au palmarès orné de succès prestigieux, parmi lesquels le Tour de Lombardie (2018), des étapes sur le Giro (2017), la Vuelta (deux en 2018) et donc sur le Tour de France (2012, 2015 et 2019). “J’ai encore en tête une image forte du Tour 2014, l’année où il ramène le maillot blanc en terminant troisième derrière (Vincenzo) Nibali et (Jean-Christophe) Péraud, resitue son équipier béarnais Matthieu Ladagnous. Un jour, on sort de notre hôtel à Bagnères-de-Luchon pour rejoindre le bus de l’équipe et on tombe sur des centaines de fans. Ils chantaient tous pour lui. C’était la première fois que je voyais ça et ce n’était que le début. Le public ne l’a jamais lâché, même lorsqu’il a connu des galères.” Et il y en a eu quelques-unes.

Comme en 2013 quand une angine et (surtout) une pression trop dure à gérer ont raison de ses ambitions sur le Tour. L’organisme s’enraye encore en 2016 et 2017. Exténué ou malade, il doit à chaque fois jeter l’éponge. Son corps est imprévisible et Pinot en a bien conscience. En 2019, injustice et malchance s’invitent à nouveau sur son porte-bagages. Alors qu’il peut croire à une place sur le podium, et même rêver à la plus haute, une blessure musculaire le met KO à deux jours des Champs-Elysées. Un abandon dramatique qui en rappelle un autre. Sur le Giro 2018, une pneumopathie l’envoie à l’hôpital à la veille de l’arrivée. Pas de troisième place et une frustration toujours plus grande. Ce n’est pas tout. En 2020, il se retrouve sur le bitume dès la première étape du Tour, victime à Nice, la ville où il ne pleut habituellement jamais, des caprices de la météo. Trois semaines plus tard, il rallie Paris à une anonyme 29e place, avec en prime le dos traumatisé. Suffisant pour amuser quelques esprits moqueurs toujours prompts à critiquer le mental ou le physique de leur victime.

“Un passeur d’émotions”

Mais dans un pays qui a toujours préféré Raymond Poulidor à Jacques Anquetil, les malheurs de Pinot n’ont fait que renforcer sa popularité. “On a appris à souffrir avec lui. Supporter Pinot, c’est pleurer de joie et de tristesse. Son histoire fait que tout est amplifié, les bons comme les mauvais moments. C’est un peu irrationnel, mais c’est le seul sportif qui suscite autant d’émotions chez moi. Après le Giro 2018, j’ai eu beaucoup de mal à regarder à nouveau du vélo. J’avais besoin de couper. Ça a aussi été très dur lors de son abandon sur le Tour 2019. La veille, il y avait eu des indiscrétions sur son état physique, donc je n’avais pas voulu regarder l’étape de Tignes. Je sentais le truc arriver. J’étais au boulot quand ma copine m’a envoyé un texto qui disait : ‘Thibaut est en perdition.’ Je n’avais pas les images mais j’ai chialé”, raconte Rémi, 37 ans, qui gère lui aussi le “Collectif Ultras Pinot”, en référence au “Collectif Ultras Paris”, groupe de supporters du PSG, le club cher à son coureur fétiche. La même émotion a submergé Jean-Luc, 65 ans, quand il a vu son chouchou mettre pied à terre, à 15h, au kilomètre 92 de la 19e étape du Tour ce 26 juillet 2019.

Une banderole pour Thibaut Pinot lors du Tour de France 2019
Une banderole pour Thibaut Pinot lors du Tour de France 2019 © AFP

“Oui, j’ai pleuré, j’étais tellement malheureux pour lui. Ça m’a mis mal pendant quelques jours alors que ça ne m’était jamais arrivé de pleurer pour du sport. Quand il gagne, c’est l’apothéose. Quand il perd, c’est la fin du monde mais il se relève toujours. C’est un battant, avec un gros tempérament. Dans mon cœur, il a largement détrôné (Richard) Virenque”, confie celui qui tient avec deux autres passionnés la page “Amis qui aiment Thibaut Pinot”, aux 15.000 membres sur Facebook. Retraité depuis fin 2021 et ex-équipier modèle chez Groupama-FDJ, William Bonnet résume ainsi le sentiment général : “C’est très français de ne pas aimer les vainqueurs parfaits, et de soutenir ceux qui ne ressemblent pas à des robots. Thibaut est un immense champion qui a des failles. Il y a de l’empathie à son égard, de la compassion. Avec lui, ce n’est jamais terminé. Il se passe toujours quelque chose. En bien ou en mal. Je le vois comme un passeur d’émotions.” Ce fut encore le cas en avril dernier sur le Tour des Alpes. Avec tout ce que symbolise Pinot en deux jours : d’abord des larmes et la sensation d’être maudit après avoir vu le Colombien Miguel Angel Lopez lui chiper la victoire sur la quatrième étape, puis un large sourire et un immense soulagement le lendemain au moment de mettre fin à un calvaire de 1.007 jours sans gagner.

Monsieur Tout-le-monde

Un ascenseur émotionnel perpétuel qui toucherait même les âmes les plus insensibles. Et une spontanéité déroutante face caméra, loin des cours de média training servis aux jeunes sportifs. “Ce qui rend Pinot populaire, c’est qu’il est sans filtre, insiste Marc Madiot, le boss de la Groupama-FDJ. Il ne masque pas ses faiblesses. Moi je dirais parfois à tort, mais ça le rend beaucoup plus humain pour le public. Un lien peut plus facilement s’installer. C’est vrai que le public souffre avec lui. Ce serait peut-être mieux qu’il cache ses émotions certains jours, mais je crois que les gens vivent avec la même énergie ses victoires et ses contre-performances. C’est pareil sur le vélo. Même s’il a le casque et les lunettes on arrive à capter sa souffrance, elle se voit, elle se devine. Beaucoup de coureurs ne montrent rien ou ne laissent rien apparaître. Pinot, c’est différent. Il est très expressif au niveau corporel.” Fidèle de la première heure, Guy renchérit : “Dès qu’il lève le cul de sa selle, je ressens des trucs indescriptibles. C’est le dernier romantique avec Nibali. Je ne dis pas qu’il ne regarde pas son capteur de puissance, mais il sent la course comme peu de coureurs. Il fait kiffer les gens. Je l’aime encore plus à chaque fois que ça se complique pour lui parce qu’il est vrai, authentique. Et puis on sait qu’il est propre.”

Sur sa machine, hors course ou dans ses rares interviews, Pinot transpire toujours un petit quelque chose en plus. Une certaine normalité pour un génie malmené. Assurément un coureur à part, friand d’attaques et d’un panache à l’ancienne, “qui écrit toujours des scénarios qu’on n’imagine même pas possibles au départ d’une course, qu’il gagne ou qu’il perde”, dixit Mauduit. Le tout sans courir après une quelconque reconnaissance. “Je ne veux pas être une célébrité, je ne veux pas passer à la télé, ce n’est pas mon truc”, disait-il en 2016 dans les colonnes du Monde. L’angoisse de la foule, déjà, pour ce garçon solitaire qui s’est toujours senti comme un poisson hors de l’eau dans la lessiveuse du Tour de France. Son bonheur au quotidien se trouve ailleurs. Chez lui, à Mélisey, commune de 1.700 âmes nichée au sud des Vosges, où il nourrit ses chèvres, imagine son projet de ferme pédagogique et pêche à l’étang, en prenant toujours soin de relâcher ses poissons. “Ça pourrait être Monsieur Tout-le-monde, un voisin avec qui on peut faire un bon barbecue, se marre Rémi. Je ne retrouve pas ça chez les autres champions. Ils mettent forcément une distance. Pas lui. Le cyclisme a toujours été un sport populaire et il incarne bien cette idée.”

Un franc-parler assumé

Tout champion qu’il est, Pinot se plaît à mener une existence presque ordinaire. “Il est resté très simple, humain. Vous ne le verrez pas dans les soirées mondaines, ni acheter une Porsche et traverser la ville en faisant le cacou. Il n’y a pas de bling-bling autour de lui. C’est ce que recherchent les gens aujourd’hui. Dans le sport, en politique… dans tout. Ils veulent de l’authentique”, témoigne son père Régis, maire de Mélisey, qui a tout de même dû gérer quelques épisodes bien particuliers liés à la popularité de son fils cadet. “Quand je travaillais dans les pompes funèbres, des personnes me parlaient parfois plus de Thibaut au funérarium que de l’enterrement qu’il fallait gérer, rapporte-t-il. Même chose à l’église… Des personnes âgées m’ont aussi dit : ‘Pourvu que je ne meure pas et que je puisse tenir jusqu’au mois de juillet pour pouvoir regarder Thibaut sur le Tour.’ Il manquera vraiment aux gens quand il arrêtera. Le public s’identifie à lui.” Et apprécie de le voir assumer ses convictions.

Début 2021, il signe une sortie remarquée dans L’Equipe en critiquant l’utilisation des corticoïdes et des cétones dans le peloton. Morceaux choisis : “Pourquoi les coureurs continuent de jeter leurs bidons dans la nature et par contre, les petites fioles de cétones, ils les gardent dans les poches ?”, “On est toujours dans un cyclisme à deux vitesses”, “Un mec qui a une AUT (autorisation à usage thérapeutique) n’a rien à faire sur un vélo”. La langue de bois et les discours lisses comme le marbre, très peu pour lui. Les aficionados de Rafael Nadal s’en sont rendu compte le mois dernier. Peu après le 14e sacre décroché à Roland-Garros par le Majorquin, Pinot tweete ces quelques mots, non sans une pointe de cynisme : “Les héros d’aujourd’hui…” Une référence directe à une réponse apportée par Nadal à un journaliste sur son nombre d’injections subies durant le tournoi : “C’est mieux que tu ne le saches pas…”

“Ce n’est pas une posture”

“En aucun cas sa carrière ni son talent ne sont remis en cause ici, précisera ensuite Pinot, membre du Mouvement pour un cyclisme crédible (MPCC), une association qui a pour but de défendre l’idée d’un cyclisme propre. On voit trop de sportifs utiliser ce genre de pratiques ces dernières semaines. J’ai quasi perdu deux ans de carrière, sûrement les plus belles, pour soigner mon dos, ça a été difficile mais j’en suis fier aujourd’hui. Des méthodes tout simplement interdites dans mon sport tant décrié malheureusement.” Dans un milieu où le robinet d’eau tiède est souvent grand ouvert, son franc-parler fait mouche. “Heureusement qu’il est là pour dire des vérités, pour lancer des débats, sinon ce serait l’omerta. C’est sain, ça fait du bien au vélo”, apprécie Guy. Papa Pinot ne dit pas autre chose : “Il dit ce qu’il pense, ce n’est pas une posture. Il ne tourne pas en rond. Les longues phrases avec des mots qui ne veulent rien dire, ce n’est pas son truc. Qu’ils soient d’accord ou pas avec lui, je pense que les gens aiment cette franchise.” En France, mais pas seulement.

Les Danois lui ont offert une belle ovation et un shot d’amour mercredi lors de la présentation des équipes à Copenhague. Une bonne façon de préparer ses oreilles au bourdonnement qui devrait l’accompagner à chaque fois qu’il fendra la foule jusqu’à Paris. Feu d’artifice attendu le 8 juillet pour la septième étape du Tour et la première arrivée en montagne, du côté de la Super Planche des Belles Filles, sur ses routes d’entraînement. Même s’il n’est plus question pour lui de viser le podium, l’ambiance devrait être au moins aussi folle qu’à Las Vegas.

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