PORTRAIT. Tour de France 2022 : Thibaut Pinot, simple crack et dernier coureur à l'ancienne

PORTRAIT. Tour de France 2022 : Thibaut Pinot, simple crack et dernier coureur à l’ancienne

“Nous avons trouvé le prochain vainqueur français du Tour”. Cette phrase, Pascal Orlandi, patron de l’AC Bisontine, l’entend encore dans la bouche du directeur sportif de son club amateur. C’était il y a quinze ans. “C’est la seule fois qu’il s’est hasardé à cette prédiction en près d’un demi-siècle. Il ne s’est pas trompé de beaucoup.” Ce coureur, c’est Thibaut Pinot, étiqueté comme le “nouveau Richard Virenque” dès ses premiers coups de pédale.

Depuis, il y a eu des coups d’éclats, des hauts et des bas. Mais il y a aussi une cote de popularité qui n’a jamais cessé, elle, de croître. A 32 ans, alors que les plus belles années de sa carrière semblent derrière lui, Thibaut Pinot n’a jamais été aussi populaire, à l’heure où la Grande Boucle 2022 va s’élancer de Copenhague (Danemark), vendredi 1er juillet. Le coureur de la Groupama-FDJ est devenu le symbole d’un cyclisme à l’ancienne, sans calcul, et 100% authentique.

Le tatouage sur son avant-bras, en italien dans le texte, a beau affirmer que “seule la victoire est belle”, chez Thibaut Pinot, l’armoire à trophées est loin de déborder. Chez les jeunes, déjà, il se forge dans la difficulté. “Chez les juniors, il y avait très peu de courses pour les purs grimpeurs”, se souvient Johan Le Bon, champion du monde juniors… grâce à l’aide de Pinot. “Il finissait souvent sur le podium, mais rarement sur la plus haute marche.” Jacques Decrion, entraîneur réputé de l’est de la France, a hérité de la tâche de polir le diamant brut qui, dès ses débuts, paye de sa personne et dégarnit son livret A. “Avec ses économies, on est allés acheter un capteur de puissance d’occasion, en Suisse. Ça coûtait une somme rondelette à l’époque.”

Quitte à contourner l’obstacle parental. Car papa et maman auraient bien vu leur fils avec un uniforme de policier sur le dos. “Ses parents refusaient qu’il fasse à vélo les 11 km du trajet entre chez lui, à Mélisey, et son lycée, à Lure. Trop de camions, qu’ils disaient”, soupire Jacques Decrion. Pour progresser, le Franc-Comtois est contraint de programmer son réveil 45 minutes plus tôt pour une session de home-trainer dans le garage familial. “Il n’a jamais rechigné. Ce n’est que des années plus tard qu’il m’a avoué qu’il n’y prenait aucun plaisir. C’était déjà un gros travailleur.” Oubliez les clichés d’un Thibaut Pinot douillet et au mental fragile.

Le plaisir, il le trouve à l’entraînement, en plein air. “Des heures durant, on grimpait des bosses autour de chez lui, et on jouait au Grand Prix de la montagne, en s’attaquant à deux kilomètres du sommet. On ne faisait pas semblant”, se rappelle Geoffrey Soupe, aujourd’hui dans l’équipe TotalEnergies, qui a connu Thibaut Pinot au club d’Etupes (Doubs). A l’époque, la préparation invisible, très peu pour lui. “Je ne me faisais jamais masser à la maison, glisse-t-il dans Ouest-France. Je ne faisais pas de gainage. Je considérais que je n’en avais pas besoin puisque tout roulait. Les étirements, c’était quand j’avais cinq minutes à perdre. Et point barre.” 

Une victoire chez les Espoirs au prestigieux Tour du Val d’Aoste plus tard et voilà Thibaut Pinot, 20 ans, bombardé professionnel au sein de la formation FDJ. “Il était mi-figue mi-raisin quand je lui ai annoncé, quand beaucoup d’autres coureurs auraient sauté de joie. Le cyclisme devenait un métier, plus vraiment une histoire de copains”, se souvient Jacques Decrion.

Passage en pro en 2011, première victoire d’étape assortie d’une place dans le Top 10 de la Grande Boucle en 2012, maillot blanc du meilleur jeune (moins de 25 ans) sur le Tour 2014… D’autres auraient succombé à la folie des grandeurs. Pas lui. “Il n’a pas les dents qui rayent le parquet. Quand tu vas chez lui, tu as tout compris. Il habite là où personne n’ira. Il est au bout du bout de la dernière route du dernier chemin de Mélisey, en Haute-Saône”, décrit son manager, Marc Madiot, dans son livre Parlons Vélo. Même pas un passage chez le concessionnaire du coin pour s’offrir une grosse cylindrée. Il a longtemps gardé sa vieille guimbarde aux amortisseurs hors d’âge. “Ah, la 205 rouge !, s’amuse Geoffrey Soupe. Je me revois dedans. Thibaut n’est vraiment pas matérialiste.” “Il n’y avait même pas de radio-cassette”, renchérit son vieil ami, Paul Sage.

Sur deux roues, c’est tout le contraire. Thibaut Pinot n’a jamais toléré le moindre relâchement : “Même quand il y avait du vent, il mettait ses belles roues sur son beau vélo Look blanc, se souvient Paul Sage. A l’époque, ça détonnait dans le peloton. La classe à l’italienne. Ce n’était pas pour se faire remarquer, simplement pour se sentir élégant.”

Le coureur français Thibaut Pinot lors de la 16e étape du Tour de France 2012 entre Pau et Bagnères-de-Luchon, le 18 juillet 2012. (TIM DE WAELE / CORBIS / GETTY IMAGES)

Le regard des autres compte beaucoup pour lui. Qu’il vienne de son cercle d’intimes, qui n’a pas bougé d’un iota en deux décennies, ou d’un inconnu postant des messages sur les réseaux sociaux. “On lui disait de lâcher son téléphone, soupire Geoffrey Soupe. C’était plus fort que lui. Il avait besoin de se sentir aimé.”

William Bonnet, l’éternel lieutenant sur les étapes de plaine, garde un souvenir douloureux de ce Tour de France 2013 que Thibaut Pinot a traversé comme un fantôme : “Ce qui lui faisait le plus mal, c’était ceux qui remettaient en cause son mental. Ça le blessait, vous ne pouvez pas imaginer. Car c’est quelqu’un qui ne triche pas.” D’où le besoin d’être entouré d’un cocon au sein d’une équipe FDJ qui fait confiance à ses coureurs sur la durée. “Il voulait courir avec ses copains”, insiste Arnaud Courteille, qui l’a côtoyé dans l’équipe tricolore. “L’ambiance de groupe, c’était primordial pour lui.”

Le boss de la toute-puissante équipe Sky, Dave Brailsford, a eu beau le repérer dès 2011, et l’approcher les années suivantes, le casanier franc-comtois n’a pas donné suite. Les stages de préparation aux Canaries, ce n’est vraiment pas sa tasse de thé. Pas plus qu’un style de course le nez collé au compteur de watts pour gérer son effort à la manière d’un Christopher Froome, téléguidé par oreillette, aux ordres de son directeur sportif. “Il m’a souvent dit qu’il aurait préféré courir dans les années 1980”, souligne son vieil ami Cédric Pineau, coéquipier de longue date à la FDJ. Un temps où les courses étaient plus débridées, moins cadenassées. 

“L’étiquette de coureur à l’ancienne, il la revendique.”

Cédric Pineau

à franceinfo

Le succès aidant, Thibaut Pinot a appris à être un leader. “Devoir demander des choses ou, pire, les imposer, c’était tout sauf naturel chez lui, décrit William Bonnet. Certains ont ça en eux, pas lui. Il a fallu qu’il sente qu’on lui faisait confiance avant que ça vienne. Et encore, aujourd’hui, ça n’est toujours pas quelqu’un qui hausse le ton.” Pinot reste un passionné qui aime son sport au point d’enchaîner Tour et Vuelta en 2014 par peur du désœuvrement. A Jerez de la Frontera (Espagne), fin août, par 40 °C, il croise l’Irlandais Dan Martin, qui écarquille les yeux : “Qu’est ce que tu fabriques là ? Mais profite de ton podium sur le Tour, tu n’as rien à faire ici !” 

Une seule fois, Thibaut Pinot a touché du doigt le Graal : une victoire au classement général sur la Grande Boucle. En 2019, quand on ne l’attend plus, il est idéalement placé à trois jours de l’arrivée. Mais il doit renoncer, blessé. “On savait dès le départ de l’étape qu’il n’allait pas bien”, se rappelle William Bonnet, au sujet de cette mystérieuse lésion à la cuisse, qui ne pardonne pas. L’énième mauvais tour d’un corps qui s’ingénie à le lâcher au pire moment. “La veille, il avait déjà serré les dents. On se doutait que ça n’irait pas bien loin. Mais il a tenté une dernière fois.” “Tu es un grand, lui assène Marc Madiot à ce moment critique, capté par les caméras de France Télévisions. Un mec comme toi, ça ne renonce pas. Tu n’as jamais renoncé. Tu as tout surmonté. Tout ce qu’on t’a mis dans la gueule. Tu es presque au bout, là c’est un petit accroc du destin.”

Thibaut Pinot pleure après son abandon lors de la 19e étape du Tour de France, le 26 juillet 2019, à Tignes (Savoie). (MARCO BERTORELLO / AFP)

Un abandon marqué du sceau du courage, qui renforce encore sa popularité. “La gloire, il s’en fiche vraiment”, insiste Paul Sage. Une victoire sur le Tour, un maillot jaune sur les Champs, pas de quoi le réveiller la nuit. “Ce n’était pas son rêve, même s’il y a cru, un jour, appuie son ami Boris Zimine. Son Graal, ce serait davantage le Giro ou le maillot arc-en-ciel de champion du monde.” 

Entre Thibaut Pinot et la Grande Boucle, la relation a toujours été complexe. “En 2013, il ne voulait même pas faire le Tour, mais son sponsor le lui a imposé”, raconte Arnold Jeannesson, son ex-lieutenant en montagne. “Pour le gagner, il faudrait qu’il ait une équipe qui lui soit dédiée. Et à chaque fois que c’est arrivé, il est passé au travers.” Comme s’il avait peur d’avoir trop de responsabilités. “Il m’a déjà dit que s’il avait pu partir en montagne élever des chèvres, il l’aurait fait”, rembobine Paul Sage.

Un des anciens de la FDJ, Pierre Cazaux, a d’ailleurs choisi cette reconversion. Il reste en contact étroit avec un Thibaut Pinot passionné par ses ânes, ses chèvres, ses vaches et ses moutons, qu’il surveille par webcam quand il se trouve à l’étranger. “Je ne lui donne pas de conseils, pas besoin. Il en connaît un rayon sur les bêtes”, sourit Pierre Cazaux.

Ses journées de repos, Thibaut Pinot les aime canne à pêche en main, lui qui possède même son propre étang, “à côté de la maison, nickel pour se faire des barbecues avec les copains”, confiait-il au magazine Pédale ! il y a sept ans. “La meilleure journée de récupération du monde, pour moi, c’est 8 heures-19 heures à l’étang”, glissait-il également au Monde en 2016. Si possible seul, loin des sollicitations. Quand son frère l’envoie discourir devant des chefs d’entreprise de Franche-Comté, il le pourrit après coup, lui assurant “préférer grimper trois fois de suite l’Alpe-d’Huez”. On vous laisse deviner qui a décliné l’invitation du ministre de l’Economie, un certain Emmanuel Macron, désireux de rencontrer les forces vives du cyclisme français en 2016. Ce jour-là, Thibaut Pinot s’occupe de son jardin plutôt que de son nœud de cravate.

Thibaut Pinot avant le départ du Tour des Alpes-Maritimes et du Var, entre Puget-Théniers et La Turbie, le 19 février 2022. (DARIO BELINGHERI / GETTY IMAGES)

Un avant-goût de son après-carrière ? L’intéressé l’envisage chez lui, à Mélisey, jamais trop loin de ses animaux et de son étang. “J’aimerais bien retaper une vieille ferme et la transformer en chambres d’hôte, assurait-il dans Pédale !. Quand je vois de belles fermes pendant l’entraînement, ça me donne un peu envie.” 

Entre deux coups de marteau, il pourra aussi s’adonner à une dernière passion : le foot (et le PSG en particulier). Lui qui, pendant la trêve hivernale, chausse parfois les crampons avec des cyclistes du coin, dont Geoffrey Soupe : “C’est le genre d’attaquant qui ne court pas beaucoup et qui râle quand le ballon n’arrive pas. Un peu comme Pippo Inzaghi, mais en moins bon et tout aussi mauvais perdant.” Là aussi, une forme de sportif à l’ancienne. Une appellation qui collera toujours au cuissard de Thibaut Pinot.


#PORTRAIT #Tour #France #Thibaut #Pinot #simple #crack #dernier #coureur #lancienne

Leave a Comment

Your email address will not be published.